Marjolaine Meynier Millefert, députée de l’Isère est coordinatrice du plan de rénovation énergétique des bâtiments aux côtés d’Alain Maugard depuis fin 2017. Elle a été désignée rapporteure de la Commission d’enquête sur l’impact économique, industriel et environnemental des énergies renouvelables, sur la transparence des financements et sur l’acceptabilité sociale des politiques de transition énergétique en 2019, elle est rapporteur d’une mission d’information sur la Rénovation Energétique des bâtiments (toujours en cours) et siège également au conseil supérieur de la construction et de l’efficacité énergétique (CSCEE)

 

Ces propos son issus des Rencontres associés et partenaires de NOBATEK/INEF4 qui ont eu lieu le 25 septembre 2020 à Anglet.


« Le cadre de la loi de transition énergétique est d’atteindre 0 énergie 0 carbone d’ici 2050 dans le bâtiment ce qui induit un rétroplanning à tous les acteurs de la filière. Pour vous donner une échelle de grandeur : en ne prenant que le parc des logements (même si tous les bâtiments sont concernés), soit 30 millions de logements, seulement 6,6% de bâtiments sont déjà au niveau BBC ce qui signifie qu’en 30 ans ils devront presque tous faire l’objet de rénovation complète, soit 1 million de logements par an selon une projection linéaire, un peu moins si l’on retire ceux qui seront remplacés par des constructions neuves. Actuellement, 500 000 rénovations partielles sont menées chaque année, ce qui représente à peine 5% de rénovations BBC complètes. La courbe de progression est extrêmement raide et pour y parvenir les innovations sont absolument nécessaires : La R&D est au cœur de notre réussite.

Un ami artisan me faisait la réflexion il y a peu, que nous n’arrivions pas à atteindre ces niveaux parce qu’il n’y a pas de marché, comme il n’y a pas de marché, il n’y a pas de demande, et comme il n’y a pas de demande, il n’y a pas de marché. C’est un cercle vicieux dont aujourd’hui nous n’arrivons pas à sortir et pourtant il le faut pour atteindre nos objectifs. Pour y arriver, il faut accompagner nos TPE-PME pour améliorer leurs méthodes de travail, leur permettre d’acquérir de nouvelles compétences, les amener à coopérer, conduire les acteurs à se rencontrer autour des chantiers dès le démarrage et s’engager ensemble sur les résultats et la garantie de performance. Et nous n’y arriverons pas sans le BIM. Il faut opérer une vraie transformation culturelle du secteur dans son ensemble et mélanger les savoir-faire de la construction neuve, l’optimisation des coûts et la coopération sur les chantiers par exemple, qui n’existent peu ou pas chez les petits artisans. Mais il faudra s’appuyer aussi sur les forces de ces mêmes artisans qui sont l’adaptabilité, l’agilité sur les chantiers, la connaissance du bâti existant et la manière dont on le traite. Faire converger ces cultures est à mon avis au cœur de nos enjeux.

On me dit également aujourd’hui que les coûts liés au BBC sont trop élevés pour les rendre règlementaires. On considère généralement aujourd’hui qu’une rénovation globale reviendrait, en moyenne, à 300 à 400 euros /m², mais entre temps, on commence à nous dire que certaines études évalueraient à 1200€ /m² pour de la rénovation par étapes : près de 3 fois plus ! La problématique porte donc sur la mise en œuvre de cette rénovation globale dont il faut réduire et garantir des coûts. Là encore, la R&D et l’innovation sont absolument nécessaires et essentiels et pour tous converger vers des objectifs communs. Nous avons aujourd’hui dans le secteur de la construction des contraintes qu’on ne peut dépasser sans coopération, sans innovation, sans capacité à prendre le meilleur de tout ce qui existe déjà pour conduire à l’excellence. »


Entretien

  • Revenons sur l’objectif de 30 millions de logements à rénover en 30 ans : si l’on considère en moyenne 80m2/logement, rénové à 500€/m2, on obtient un marché approximatif de 45 milliards d’euros annuel sur la rénovation. N’est-ce pas inatteignable ?

 En effet, l’ensemble du parc, ne peut être rénové ni avec les connaissances dont nous disposons, ni avec la linéarité que nous envisageons aujourd’hui. Et le problème ne sera donc pas uniquement financier. En effet, même si nous disposions de 45mds€/ an, nous n’aurions pas aujourd’hui la main d’œuvre suffisante. Il va falloir former et recruter très fortement des compétences pour opérer la transformation énergétique de ces 30 prochaines années. Parallèlement, la performance accrue des travaux peut diviser par 4 – voire 5 – les coûts initiaux. Par exemple, un bon usage du BIM abaisserait de 40% les coûts des travaux de construction. Nous sommes sur une courbe d’innovation qui, si elle ne progresse pas, nous empêchera de relever le challenge. Nous n’avons plus le choix, nous devons innover !

 

  • Aujourd’hui ; il existe une base de données sur toutes les ventes et à chacune de ces ventes des diagnostics sont faits. Néanmoins les données ne sont pas remontées. N’y aurait-il pas une action à mener pour avoir un diagnostic de l’ensemble de ce parc existant ?

Le diagnostic du parc existant est absolument essentiel. Nous essayons actuellement de centraliser les données provenant d’une cinquantaine de base de données pertinentes afin de déterminer l’état du parc existant (année de construction, les normes en vigueur à ce moment-là, travaux réalisés…). Le gouvernement a également lancé, il y a un an, un observatoire de la rénovation énergétique mais nous n’en sommes encore qu’au tout début de la captation du parc. Le DPE est prévu à chaque mutation de bien par la loi énergie-climat. Nous comptons nous appuyer bien entendu sur le nouveau DPE opposable – attendu plus fiable que l’actuel – mais qui ne sera effectif qu’en 2021. Progressivement le parc sera connu par les habitants et les utilisateurs et l’on saura exactement ce que l’on a et vers où on doit aller. Chaque diagnostic sera ainsi accompagné d’une feuille de route. Nous essayons donc de réunir les données à livraison mais aussi les mesures durant la vie du bâtiment qui sont deux étapes très importantes à prendre en compte.

Les diagnostiqueurs doivent-ils être prescripteurs de travaux ? Idéalement oui, mais pour cela il faut développer de nouvelles compétences. La filière du diagnostic actuelle informe sur l’existant mais n’a pas nécessairement connaissance des technologies qui existent et qui permettraient d’améliorer la performance énergétique. Par conséquent, elle n’est généralement pas en mesure aujourd’hui de prescrire les travaux même si certains diagnostiqueurs savent le faire. Il faut harmoniser la filière et surtout former les diagnostiqueurs pour qu’ils deviennent diagnostiqueurs-prescripteurs afin d’assurer le passage du DPE à la feuille de route de rénovation. La démarche est d’ores et déjà en cours, un tel changement de culture dans une filière est un travail sur le long terme

 

  • 1 chantier = des innovations. Le projet apparait donc comme le premier levier d’innovation pour les entreprises. Il faut avant tout innover dans ses projets avant d’innover pour ses projets et marché futurs. Comment faire en sorte que les entreprises aient les moyens matériels et financiers pour aller vers cette innovation qui est indispensable, pour améliorer leur productivité et leur rentabilité ?

 Premièrement nous portons une tradition, au niveau des établissements scolaires, d’orientation par défaut vers la filière du BTP. Il faut transformer la formation initiale, montrer que ces métiers-là sont des métiers d’avenir, créer « l’école 42 du BTP » ! Nous devons galvaniser le discours et créer des métiers de passion. Parce que le bâtiment c’est aussi des métiers de passion et j’en connais beaucoup ! Je le dis souvent mais « aller à Batimat quand on aime l’innovation c’est comme aller à EuroDisney ! » C’est extraordinaire toute la créativité que l’on peut voir sur ces salons. Malheureusement, ce n’est pas l’image renvoyée au grand public. Réunissons l’innovation et la vie quotidienne des artisans, pour les amener vers le monde de demain. Par exemple, le premier frein du BIM est la peur de ne pas savoir faire. J’en parlais récemment avec des artisans, et ils me disent que « ça n’est pas pour eux tout ces gadgets ». Il y a une culture de la limitation que la filière doit dépasser. Il faut se battre pour qu’on arrête de laisser dire que les artisans ne font pas correctement leur travail : les malfaçons ne représentent qu’1 à 2% des travaux, ce qui signifie que 98% des travaux se passent bien ! Néanmoins, le secteur a évolué très vite, les attentes aussi et on ne demande plus du tout les mêmes choses aux artisans aujourd’hui que ce qu’on leur demandait y a 5 ou 10 ans. On ne peut pas demander à une filière si diffuse de changer de culture comme ça du jour au lendemain, il faut accompagner les professionnels, avec bienveillance et apprendre de leurs contraintes et de leur expérience. La transformation doit se faire avec ambition mais dans le respect.

Deuxième point, la chaine de valeur de la rénovation n’est pas en faveur des entreprises qui posent et installent. Les marges de résultats sont majoritairement faites sur les produits installés et la main d’œuvre est moins valorisée. Il faut rééquilibrer cela : la main qui installe a autant de valeur que l’équipement : un équipement premium, s’il est mal installé, c’est un mauvais équipement.

 

  • On ne peut que se féliciter des 4 milliards d’euros débloqués pour la rénovation énergétique des bâtiment tertiaires, mais la temporalité dans laquelle ils s’inscrivent ne correspond pas à celle de la rénovation du parc public. Les marchés doivent être lancés avant la fin de l’année prochaine. Les collectivités territoriales et l’Etat seront-ils capables, ensemble, de tenir ces délais ?

J’ai bien conscience que la temporalité est très courte, et que ce n’est pas le rythme habituel. Néanmoins, dans un tempo plus court, nous pouvons avoir l’effet d’accélérateur dont nous avons besoin. La question est de le mesurer pour qu’il ne devienne pas un frein ou qu’il ne se traduise pas par une baisse de la qualité des travaux et des objectifs. Parfois en montant des dossiers trop rapidement, on peut ne pas ficeler les choses tout à fait comme il faudrait. Pour cela, je trouve quil est extrêmement intéressant de mener des nouveaux partenariats au fil du chantier, que la recherche et l’innovation interviennent tout au long du chantier, notamment sur les chantiers longs. Nouer le partenariat au démarrage et puis de nouveaux autour du chantier permettrait de continuer à le faire grandir, à innover chemin faisant, de ne pas figer les choses à un instant T. Parallèlement, le programme ACTEE2 a pour objectif d’accompagner les collectivités territoriales avec une dotation de 100M€ pour les accompagner dans la rénovation énergétique de leurs bâtiments.

 

Vous êtes engagés pour la Transition Energétique du bâtiment et notamment via la rénovation globale et la garantie de performance mais aussi la décarbonation du bâtiment (en intégrant du biosourcé, en recyclant les déchets…) Il y a beaucoup à faire ! Je partage votre positionnement : il ne faut pas simplement innover en chambre, il faut expérimenter, mettre en pratique. Nous investissons 6,7 milliards d’euros pour la rénovation du patrimoine de l‘ensemble du parc, dans le cadre du plan de relance dans les 2 prochaines années. L’innovation, la formation et la recherche sur tous les chantiers écoles doivent être l’occasion de partager, avec tous ceux qui entourent les chantiers (MOE, MOA, MUE), sur ce qu’il faut faire en termes de transition dans nos parcs bâtis. In fine, l’usage des occupants est aussi très important dans les objectifs de décarbonation et de maitrise de l’énergie.


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